Annales de Géographie (1904) n. 67 pp. 29-36, Gallois, Amérique

De Wicri Lorraine.

Le nom d'Amérique et les grandes mappemondes de Waldseemüller de 1507 et 1516
 
 
Titre
Le nom d'Amérique et les grandes mappemondes de Waldseemüller de 1507 et 1516
Auteur
Lucien Gallois
Dans
Annales de géographie, 1904, v. 13, n°67. pp. 29-36.
Disponible en ligne 
sur le site Persée
Consulté le 27 janvier 2013

Cette page donne présente une réédition numérique d'un article concernant la création des mappemondes réalisées à Saint-Dié-des-Vosges en 1507. L'article a publié dans les Annales de Géographie en 1904.

Sommaire

La mappemonde

Un exemplaire de cette mappemonde est conservé à la Bibliothèque des Congrès.

La carte
Un extrait montrant le mot America

Le texte original

pages 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36

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LE NOM D'AMÉRIQUE
ET
LES GRANDES MAPPEMONDES DE WALDSEEMÜLLER
DE 1507 ET 1516

Martin Waldseemüller, né à Fribourg-en-Brisgau, mort chanoine de Saint-Dié en 1521 ou 1522, était à peu près inconnu lorsque Alexandre de Humboldt, dans son Examen critique de l'Histoire de la Géographie du Nouveau Continent, attira sur lui l'attention en le désignant comme le principal et peut-être unique auteur d'un petit livre aujourd'hui célèbre, la Cosmographiæ Introductio, où, pour la première fois, le nom d'Amérique fut donné au nouveau continent. Plus tard, d'Avezac lui consacra une étude[1]. Il montra le rôle qu'avait joué Waldseemüller dans ce petit groupe de savants et d'humanistes qui travaillèrent à Saint-Dié, au commencement du XVe siècle, sous le bienveillant patronage du duc René II de Lorraine, au progrès de la géographie. Ils préparaient une édition nouvelle de la traduction latine de la Géographie de Ptolémée avec des cartes anciennes et modernes, lorsque le duc reçut de Portugal un récit en français des quatre voyages de Vespuce, et le leur communiqua. Ils le traduisirent en latin et l'imprimèrent aussitôt en le faisant précéder d'un petit traité de géographie et de cosmographie, d'où le titre de Cosmographiæ Introductio. Ils n'avaient encore qu'une idée très vague des voyages de Colomb ; Vespuce, au contraire, leur était beaucoup mieux connu : on comprend qu'ils lui aient attribué tout l'honneur de la découverte.

Mais presque en même temps que la Cosmographiæ Introductio, entre les mois d'avril et d'août 1507, ils faisaient paraître deux cartes. Considérées comme perdues, lorsque écrivait d'Avezac, elles n'avaient donné lieu qu'à des conjectures. D'heureuses trouvailles les ont aujourd'hui rendues au jour et leur intérêt dépasse de beaucoup ce qu'on pouvait attendre. Le rôle de Waldseemüller, cartographe de cette petite école, prend ainsi une tout autre importance, et il devient possible de le définir avec certitude.

Le titre même de la Cosmographiæ Introductio[2][NW 1] annonce qu'elle[NW 2]


  1. Martin Hylacomylus Waltzemüller, ses ouvrages et ses collaborateurs, par un géographe bibliophile. Paris, 1867, in-8.
  2. Cosmographiæ Introductio, cum quibusdam geometriæ ac astronomiæ principiis ad eam rem necessariis. Insuper quatuor Americi Vespucii navigationes. Universalis Cosmographiæ descriptio tam in solido quam piano, iis etiam insertis que Ptholomeo ignota a nuperis reperta sunt. Sur les différentes éditions de cet opuscule, voir d'Avezac. Mr von Wieser publiera prochainement une étude critique sur ces éditions, avec un fac-similé de la première.

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était accompagnée d'une carte plane et d'un globe, in solido. Le texte ajoute que le globe était petit, et la carte plane, au contraire, de grandes dimensions. Il fournit en outre, sur ces deux documents, des renseignements qui devaient permettre de les identifier facilement. On avait encore, pour se guider, les cartes modernes de l'édition de Ptolémée qui parut à Strasbourg en 1513. Dressées peu de temps après les cartes de 1507, il était bien probable qu'elles présentaient avec elles des analogies.

Le petit globe fut retrouvé le premier, ou, plus exactement, une planche contenant douze fuseaux imprimés, destinés à être montés sur un globe. Une photographie de ce document, qui appartenait alors au baron de Hauslab, fut exposée en 1871 au Congrès international de Géographie d'Anvers. Il ne portait ni date, ni nom d'auteur. Le catalogue lui attribuait la date de 1509, et d'Avezac, qui l'avait examiné, pensait qu'il devait accompagner un opuscule paru en 1509 à Strasbourg : la Globus Mundi Declaratio. Il répondait en réalité exactement au signalement qu'on pouvait déduire de la Cosmographiæ Introductio. D'autre part, ces fuseaux avaient visiblement été copiés sur une planche accompagnant une publication postérieure faite à Lyon, et cette planche portait un titre directement inspiré de la Cosmographiae Introductio. Pour qui avait examiné ces pièces, il n'était pas possible de douter[1]. Des découvertes postérieures vinrent en effet confirmer bientôt l'identification proposée. En 1896, Mr Elter trouvait à Bonn, dans une édition de Ptolémée, une petite carte manuscrite que l'auteur, Glareanus (Henri Loritz, de Glaris, en Suisse), déclarait avoir imitée de la carte du géographe de Saint-Dié[2]. Une autre copie avait été antérieurement découverte à Munich par Mr von Wieser, jointe à un exemplaire de la Cosmographiæ Introductio ayant appartenu au même Glareanus, mais sans indication d'origine[3]. Toutes deux étaient évidemment des copies réduites de la carte plane. Or la ressemblance de ce dessin avec celui des fuseaux était indéniable : on connaissait donc un exemplaire du petit globe et des réductions manuscrites, malheureusement trop petites, de la carte plane.

L'original ne se fit pas longtemps attendre. En 1901, Mr von Wieser


  1. Voir : L. Gallois, Les Géographes allemands de la Renaissance (Paris, 1890), p. 48 et suiv., et Améric Vespuce et les Géographes de Saint-Dié [Bull. Soc. Géog. de l'Est, XXI, 1900, p. 79 et suiv.).
  2. Natalicia Régis Augustissimi Guilelmi II... Inest Antonii Elter P. P. 0. de Henrico Glareano geographo et antiquissima forma « Americæ » commentatio. Bonnæ, s. d. [1896].
  3. Fb. v. Wieser, Magalhâes-Strasse und Austral Continent... (Innsbruck, 1881), p. 12 et 26.

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annonçait dans les Petermanns Mitteilungen la découverte que venait de faire le P. J. Fischer dans la bibliothèque du château de Wolfegg, en Wurtemberg, non seulement de la grande carte anonyme de 1507, mais encore d'une carte marine imprimée, de mêmes dimensions, portant la signature de Waldseemüller et la date de 1516. Ces deux documents, réunis à d'autres, étaient reliés en un volume ayant appartenu au géographe Jean Schöner. MMrs Fischer et von Wieser viennent de publier un fac-similé en photolithographie de ces précieuses cartes. Ils nous les donnent à la grandeur de l'original, avec un commentaire en allemand et en anglais, étude sobre et précise où tout l'essentiel se trouve. Le texte est lui-même illustré par des reproductions d'autres cartes qu'il peut être utile d'avoir sous les yeux, comme les fuseaux du petit globe. Cette très belle publication, faite en partie aux frais de l'Académie des Sciences de Vienne, est luxueusement éditée et digne des cartes qu'elle contient[1].

Il ne peut s'élever aucun doute sur l'identité de la carte anonyme. C'est bien la grande carte plane annoncée dans la Cosmographiæ Introductio. Il suffirait, si l'on hésitait à la reconnaître, de lire la légende de la carte de 1516 : Waldseemüller qui, cette fois, a signé son œuvre, y fait allusion de la façon la plus claire. Nous verrons d'ailleurs que les deux cartes sont inspirées du même modèle.

L'une et l'autre sont de dimensions considérables. Elles se composent chacune de douze feuilles de 0m,43 x 0m,58 sans les marges. Assemblées, elles forment des panneaux de 2m,32 sur lm,29. Jamais encore, à cette époque, on n'avait imprimé d'aussi grandes cartes. Elles sont gravées sur bois, avec de très beaux ornements dans les marges. La carte de 1507 surtout est remarquablement illustrée. Deux grandes figures, en haut du cadre, représentent Ptolémée et Améric Vespuce : elles n'ont pas moins de 0m,20 jusqu'à mi-corps. Ce sont de beaux spécimens de bonne gravure allemande[2]. Ces cartes, nous le savons par Waldseemüller lui-même, ont été préparées et dessinées à Saint-Dié. La première y a été imprimée ; mais les auteurs se demandent si elle y a été gravée. Ils pensent qu'elle n'a pu être gravée qu'à Strasbourg. C'est en effet très vraisemblable. Quant à la seconde carte, j'inclinerais


  1. Prof. Jos. Fischer S. J. und Prof. Fr. R. v. Wieser, Die Älteste Karte mit dem Namen Amerika aus dem Jahre 1507 und die Carta Marina aus dem Jahre 1516 des M. Waldseemüller (Ilacomilus). Herausgegeben mit Unterstützung der kaiserlichen Akademie der Wissenschaften in Wien von —. Innsbruck, Verlag der Wagner'schen Universitäts-Buchhandlung, 1903. Alleinvertrieb fur England, die Britischen Golonien und America, H. Stevens & Son & Stiles, London. In-folio, vin+ 56 p., 27 pi. — 3 éditions : en portefeuille 65 Kr. ou 2 £ 19 sh., relié 70 Kr. ou 3 £ 3 sh., les cartes assemblées 83 Kr. ou 3 £ 14 sh.
  2. Il restait moins de place pour les ornements sur la carte de 1516, mais ils sont peut-être plus finement dessinés. II n'y aurait rien d'étonnant, disent les auteurs, à ce qu'ils fussent de Dürer. A coup sûr, ils sont d'un graveur de son école.

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à penser qu'elle a été gravée et imprimée à Strasbourg, comme l'édition de Ptolémée de 1513. Des travaux de cette importance ont dû coûter fort cher. Aussi n'ont-ils été entrepris qu'avec l'aide de généreux patrons. Pour la première, il paraît certain que le duc René II contribua à la dépense ; pour la seconde, une légende de la carte nous apprend qu'elle est due à la libéralité de l'évêque de Toul, Hugues des Hasards, un des protecteurs de Waldseemüller.

A première vue, les deux cartes diffèrent considérablement d'aspect. Celle de 1507 est construite sur une projection conique modifiée, les méridiens étant représentés par des courbes. C'est une des projections recommandées par Ptolémée. Elle a l'inconvénient de déformer beaucoup les deux extrémités de la carte. Peut-être est-ce pour remédier à cet inconvénient que Waldseemüller a ajouté en haut du cadre une mappemonde plus petite en deux hémisphères, procédé de représentation qui est une innovation. La carte est graduée en longitudes et latitudes ; elle donne en plus, à la manière ptoléméenne, l'indication des climats. La carte de 1516 est une véritable carte marine, dressée à la façon des portulans, avec les directions de la rose des vents prolongées en tous sens. Elle a, comme certains portulans, une graduation en latitudes sur la bordure gauche ; les climats y sont également indiqués[1].

Le dessin des deux cartes présente des différences bien autrement importantes, du moins pour l'ancien monde, c'est-à-dire pour l'Europe, l'Asie et le Nord de l'Afrique. Sur la carte de 1507, Waldseemüller adopte pour les contours de ces régions le tracé de la mappemonde de Ptolémée, ou plus exactement de cette mappemonde telle qu'on l'avait complétée et corrigée au xve siècle, en ajoutant aux données de la carte grecque celles qui provenaient des récits de Marco Polo. Mais on avait si maladroitement procédé qu'on s'était contenté de juxtaposer deux tracés qui auraient dû être superposés. L'Inde et l'Extrême-Orient de Marco Polo avaient été mis à la suite de l'Inde et de l'Indo-Chine de Ptolémée. On voyait ainsi se succéder trois péninsules dans la mer des Indes. Ceylan y figurait deux fois,


  1. Les deux cartes telles qu'elles sont reproduites portent, l'une partiellement, l'autre sur toutes ses planches sauf une, une graduation en longitudes, ou plutôt un quadrillage correspondant aux longitudes et aux latitudes, qui est en rouge sur les originaux. Ce quadrillage a été imprimé avant le tirage en noir. Les auteurs en concluent que les cartes de Wolfegg sont des épreuves préparées pour une nouvelle impression. Ce qui autorise cette conclusion, c'est que les errata ont été soigneusement corrigés et la liste qui les contenait supprimée sur la carte de 1516. Une des feuilles contenait tant de fautes qu'au lieu de la corriger, on l'a redessinée à la main ; elle devait évidemment être gravée à nouveau. Mais à la suite se trouve la feuille correspondante non corrigée, celle-ci sans quadrillage. Cette planche 27A nous montre ce que devaient être les cartes avant le travail qu'elles ont subi.

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sous son nom et sous celui de Taprobane. C'est ainsi que l'Asie était démesurément étendue vers l'Est. Ce dessin est celui du globe de Behaim de 1492 ; il fut adopté même sur des cartes marines, comme celle que possède Mr le Dr Hamy[1]. C'est celui que nous trouvons sur la carte de 1507. Où Waldseemüller l'avait-il pris ? Vraisemblablement, sur une carte marine portugaise de ce type. Mais il ne l'avait pas servilement copiée, car tout le dessin du Nord de l'Afrique, de la Méditerranée, de l'Europe centrale est emprunté aux cartes de Ptolémée. Pour le Nord de l'Europe seulement, il a reproduit des cartes modernes qui se trouvaient dans l'édition de Ptolémée publiée à Ulm en 1482. Pour les régions nouvellement découvertes, pour toute la moitié méridionale de l'Afrique, l'Amérique du Nord et du Sud, il fait usage d'un autre document que la carte portugaise du type de celle du Dr Hamy. Déjà l'étude des cartes modernes de l'édition de Ptolémée de Strasbourg avait permis d'affirmer que Waldseemüller, pour les dresser, avait eu sous les yeux un portulan portugais identique à celui de Nicolas de Canerio, auquel on peut attribuer la date de 1502[2]. C'est incontestablement le même modèle qu'avait déjà Waldseemüller en 1507. Le dessin et la nomenclature de cette carte sont, pour les régions nouvelles, à peu près identiques à ceux du portulan. De la coïncidence de certaines transcriptions fautives dont ils donnent plusieurs exemples, MMrs Fischer et von Wieser n'hésitent même pas à conclure que ce n'est pas une carte identique à celle de Canerio qu'a utilisée Waldsemüller, mais la carte de Canerio elle-même.

La carte de 1516 confirme absolument cette hypothèse. Elle n'est pas seulement, pour l'ancien comme pour le nouveau monde, imitée de la carte de Canerio ; c'en est, disent les auteurs, une véritable édition imprimée. On pourrait croire qu'elle a été calquée sur le dessin de Canerio, si l'on n'y trouvait par endroits quelques réminiscences du dessin ptoléméen (pour la forme de Taprobane, par exemple), et une représentation différente du Jutland et des pays du Nord, empruntée à quelque carte que nous ne possédons pas[3].


  1. Dr E.-T. Hamy, Études historiques et géographiques (Paris, 1896), pi. ni, et Nordenskiöld, Periplus, pi. xlv.
  2. L. Gallois, Une nouvelle carte marine du XVIe siècle : Le Portulan de Nicolas de Canerio [Bull. Soc. Géog. Lyon, IX, 1890, p. 97). Idem, Les Géographes allemands de la Renaissance, p. 54 et Append. vu. — Voir également, pour les reproductions partielles postérieures : G. Marcel, Reproduction de cartes et de globes (Paris, 1893), pi. II et III; — H. Barrisse, The Discovery of North America (Paris, 1892), pi. xiv ;. — E. G. Ravenstein, A Journal of the first voyage of Vasco de Gama (London, Hakluyt Society, 1898), pi. vi et vu. — La carte de Canerio se trouve aux Archives du Service hydrographique de la Marine, à Paris.
  3. Waldseemüller avait donc à sa disposition deux cartes marines portugaises : celle de Canerio et une autre du type de celle du Dr Hamy. Il les tenait certainement du duc de Lorraine. René II avait eu des vaisseaux et des pilotes à son service, lorsqu'il se préparait à conquérir le royaume de Naples. Il était resté sans doute en relations avec les marins.

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L'étude de l'intérieur des continents (dessin, nomenclature et légendes) sur ces deux cartes pourrait également donner lieu à des remarques intéressantes. Les cartes marines ne fournissaient à Waldseemüller que le dessin et la nomenclature des côtes ; où a-t-il puisé pour les compléter ? En 1507, c'est encore à Ptolémée qu'il emprunte, toutes les fois que cela est possible, en le rajeunissant cependant à l'aide des cartes modernes de l'édition d'Ulm de 1482. Pour l'Asie orientale, il reproduit un dessin traditionnel et les légendes viennent de Marco Polo, soit qu'il les ait composées lui-même, soit qu'il les ait trouvées sur son modèle ; pour l'Inde, bien qu'il n'ait pas adopté le tracé de la carte de Canerio, il s'en est inspiré dans certaines légendes. En Afrique, il faut noter, à la hauteur de l'estuaire du Congo, immédiatement à l'W des sources du Nil, empruntées au dessin de Ptolémée, mais reportées beaucoup trop au S, un lac Sacaff dans lequel vient aboutir un fleuve ; c'est le lac Sahaf de la carte de Fra Mauro de 1459, c'est-à-dire le lac Tana que Fra Mauro plaçait comme il doit l'être en Abyssinie (il avait eu sur l'Abyssinie des renseignements directs, probablement par les moines venus de ce pays au concile de Florence en 1439). A mesure que les découvertes portugaises s'étaient étendues vers le S, tout ce dessin de l'Abyssinie, comme les sources du Nil de Ptolémée, était descendu dans l'intérieur du continent. C'est l'origine de tous les lacs fantastiques qu'on a placés au hasard sur le continent africain jusqu'au xviiie siècle. Elle remonte, comme on le voit, à la carte de Waldseemüller. Nous ne savons pas où il avait pris ce dessin. Sur l'Amérique, divisée en deux continents, il inscrit au Sud : America, exactement comme sur le petit globe[1].

En 1516, Waldseemüller se montre beaucoup moins inféodé à Ptolémée ; il modifie ses légendes, l'hydrographie de son lac Sahaf, il emprunte peut-être à la mappemonde de Jean Ruysch, de l'édition de Ptolémée parue à Rome en 1508. Mais ce qui frappe tout d'abord, c'est l'absence, sur cette nouvelle carte, du nom d'Amérique. J'ai dit comment, en 1507, Waldseemüller avait été amené à l'adopter. Sur cette première carte, Vespuce est à la place d'honneur, il fait vis-à-vis à Ptolémée ; le titre placé en bas dans la marge le met au même rang que le géographe grec : Universalis Cosmographia secundum Ptholomei traditionem et Americi Vespucii aliorumque lustrationes. Est-ce à dire que Waldseemüller veuille dissimuler le nom de Colomb ? Assurément non, puisqu'il traduit sur sa carte la légende de Canerio, placée entre les Antilles et la côte américaine, où Colomb est désigné en


  1. Il est intéressant de remarquer que tandis que sur la mappemonde elle-même Waldseemüller divise l'Amérique en deux continents, à l'imitation des portulans qu'il avait sous les yeux, il les réunit par un trait continu sur le dessin plus petit placé en haut du cadre. C'est une preuve de ses hésitations.

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toutes lettres : Iste insuie per Columbum genuensem almirantem ex mandato regis Castelle invente sunt. Mais à cette date on ne se rendait pas encore compte à Saint-Dié de l'importance des découvertes de Colomb, on était comme ébloui par le titre donné à la traduction en latin, maintes fois éditée, d'une des lettres de Vespuce : Mundus Novus[1]. Waldseemüller ne tarde pas à reconnaître son erreur. Déjà en 1513, i1 supprime sur sa carte d'Amérique le nom d'America et modifie ainsi sa légende : Hec terra cum adjacentibus insulis inventa est per Columbum Januensem ex mandato regis Castelle. Sur la carte marine de 1516, Vespuce descend au troisième rang. Au large de l'Amérique méridionale, appelée maintenant Brasilia Sive Terra Papagalli, se trouve une longue légende à la fin de laquelle on lit : Hec [regio] per Hispanos et Portugalenses frequentatis navigationibus inventa est circa annos Domini 1492 : quorum capitanei fuere Cristoferus Columbus Januensis primus, Petrus Aliares [Alvarez Cabral] secundus, Albericus Vesputius tertius. Il était trop tard, le nom d'Amérique s'était déjà répandu, colporté par les éditions successives de la Cosmographiæ lntroductio et du petit globe, mais surtout — nous nous en rendons maintenant beaucoup mieux compte — par cette grande et belle mappemonde de 1507, qui fut tirée à mille exemplaires et obtint le plus grand succès.

Comme le font remarquer avec raison les auteurs, ce n'est pas seulement dans ce nom d'Amérique, inscrit puis effacé, que réside l'intérêt des cartes de Waldseemüller. Elles ont une grande importance pour l'histoire de la géographie. Elles nous montrent d'abord les hésitations du cartographe lorsqu'il lui faut choisir entre Ptolémée et les cartes marines. Dès 1507, il ne sait quelles données adopter. Sur le petit globe, il dessine l'Afrique à peu près comme sur les portulans ; l'équateur y touche le fond du golfe de Guinée. Sur la grande carte, il coupe le Soudan par le travers. Waldseemüller s'excuse de cette inconséquence : « J'ai remarqué que sur les cartes marines l'équateur n'est pas placé de la même façon que dans Ptolémée ; il ne faut pas, si l'on constate cette différence sur mes cartes, me condamner à la légère. C'est à dessein que j'ai suivi ici Ptolémée, là les cartes marines. » C'est la seule liberté qu'il ait d'abord osé prendre : il est curieux de constater qu'il s'enhardit de plus en plus. Dans la série des cartes modernes de l'édition de Ptolémée de 1513, il introduit une petite carte marine, qui s'inspire déjà davantage de celle de Canerio ; il utilise le même modèle pour ses cartes partielles, même pour celle de l'Inde. Il ne paraît vraiment émancipé qu'en 1516. Nous avons ainsi dans les deux


  1. Une édition in-f° de cette lettre imprimée à Rostock (s. d.) a été découverte il y a peu de temps à la Bibliothèque de Francfort-sur-Mein et publiée en fac-similé par MMrs E. Sarnow et Kurt Trübenbach, Strassburg i/E., Ed. Heitz, 1903. Bien d'autres étaient déjà connues.

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mappemondes comme les deux termes d'une évolution qui résume toute l'histoire de la science géographique à cette époque.

Son influence nous apparaît aussi beaucoup plus grande sur ses successeurs. MMrs Fischer et von Wieser ont relevé les noms des cartographes qui directement ou indirectement se sont inspirés de lui : Schöner, Apian, Finé, Munster, Vadian, Ortelius. C'est toute la série des cartographes, autres que les Italiens, pendant plus d'un demi-siècle. Il ne serait même pas impossible que Mercator ait pris dans la carte marine de 1516 l'idée de la projection qui porte son nom.

L'œuvre de Waldseemüller est donc considérable. Il a dressé des cartes de tout genre : cartes de Lorraine et d'Alsace, carte routière de l'Europe, et, dans son édition de Ptolémée, cartes de toutes les régions du globe. Il est l'auteur des plus belles mappemondes qui aient paru jusqu'à Mercator. Il s'est appliqué au problème des projections, il a étudié les voyageurs ; il a montré, en cherchant à interpréter les documents qu'il possédait, un certain sens de la critique. Plus que personne enfin, il a contribué à faire connaître les découvertes en popularisant le premier par la gravure le dessin qui les représentait. Il n'est aucun des géographes savants du commencement du xvie siècle qui puisse désormais lui être comparé.

                                                               L. GALLOIS.


Notes complémentaires

Concernant la wikification du texte 
  1. Dans l'édition originale, la note numérotée 2 est répartie sur les pages 29 et 30.
  2. Contrairement aux notes les coupures de phrases entre les pages ont été respectées.

Voir aussi

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